ÉDITORIAL : L’effet domino du « principe de précaution » : Quand la peur d'Ebola paralyse les frontières et bafoue la solidarité internationale

27 Mai 2026 - 09:37
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ÉDITORIAL : L’effet domino du « principe de précaution » : Quand la peur d'Ebola paralyse les frontières et bafoue la solidarité internationale

L’histoire se répète, avec la même brutalité froide. Dix jours après que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décrété que la 17e épidémie de la maladie à virus Ebola (souche Bundibugyo) en République démocratique du Congo (RDC) constituait une urgence de santé publique de portée internationale, les digues de la diplomatie sanitaire cèdent les unes après les autres. En feignant d’agir pour la sécurité globale, une partie du monde choisit le repli identitaire et sécuritaire, au mépris des règles du jeu multilatéral.

Blocus nord-américain et l'alignement asiatique : une mise au ban unilatérale

Le dispositif canadien, qui suspend pour 90 jours les documents d’immigration des résidents de la RDC, de l’Ouganda et du Soudan du Sud – interdisant l'accès même aux détenteurs de visas déjà approuvés –, n'est que la face visible d'un protectionnisme qui gagne rapidement du terrain.

En Amérique du Nord, le Canada s'est aligné sur le Mexique et les États-Unis. Ces derniers ont activé des mesures d'urgence via les CDC et suspendu l'octroi de visas à Kinshasa, perturbant au passage la préparation de l'équipe nationale de football de la RDC pour la Coupe du Monde de la FIFA 2026. Ottawa l'avoue d'ailleurs à demi-mot : la perspective de ce tournoi mondial co-organisé cet été sur son sol a grandement motivé ce zèle sécuritaire, préférant sacrifier la liberté de mouvement de millions de ressortissants africains pour préserver les flux touristiques lucratifs.

Mais la psychose a franchi les océans pour s'emparer de l'Asie. La Thaïlande vient d'annoncer un passage en état de vigilance maximale, imposant une quarantaine obligatoire et stricte de 21 jours à toute personne en provenance directe ou ayant simplement transité par la RDC ou l’Ouganda. Que les voyageurs soient asymptomatiques ou non, le couperet scientifique de la période d'incubation maximale est appliqué sans nuance, transformant les hubs aéroportuaires asiatiques en véritables sas de filtrage biologique pour les ressortissants de la région des Grands Lacs.

En Afrique : Entre solidarité institutionnelle et réflexes de survie régionaux

Sur le continent africain, la crise exacerbe les tensions entre la nécessaire solidarité paneafricaine et la tentation du repli local.
D'un côté, Africa CDC (le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies), par la voix de son directeur général le Dr Jean Kaseya, mène la fronde diplomatique. L'institution a fermement condamné ces vagues de boycott migratoire généralisé, dénonçant une « injustice structurelle profonde » qui pénalise les économies locales et complique l'acheminement de l'aide humanitaire. Pour Africa CDC, la sécurité sanitaire ne se gère pas à coups de barbelés numériques mais en étouffant le feu à sa source.

De l'autre, la réalité géographique impose ses propres lois. Le Kenya a immédiatement activé son dispositif multisectoriel de préparation et de réponse d'urgence. Si Nairobi se garde bien de fermer formellement ses frontières pour ne pas asphyxier le commerce régional, le renforcement drastique des contrôles sanitaires aux points d'entrée terrestres et aéroportuaires crée, de fait, un goulot d'étranglement pour les voyageurs transfrontaliers. Plus alarmant encore, l'épidémie provoque déjà une vague massive de reports de safaris en Ouganda, paralysant le secteur touristique d'Afrique de l'Est par simple effet de contagion mémorielle de la peur.

Le Règlement sanitaire international sacrifié sur l'autel de la peur

Cette cascade de restrictions unilatérales vient directement heurter le principe international de santé publique édicté par le Règlement Sanitaire International (RSI) de l'OMS. Ce traité contraignant stipule que les mesures d’urgence ne doivent pas entraver inutilement le trafic et le commerce internationaux.

  • La souche Bundibugyo, bien que redoutable et dépourvue de traitement ou de vaccin spécifique à ce jour, exige du traçage, des experts et un soutien logistique dans les zones touchées (comme l'Ituri, le Nord et Sud-Kivu, des régions déjà fragilisées par des conflits armés). Isoler ces pays produit l'effet inverse :
  • L’asphyxie économique des nations qui luttent en première ligne ;
  • La stigmatisation qui incite à la dissimulation des symptômes et pousse les flux migratoires vers des circuits clandestins et informels, impossibles à surveiller ;
  • Un signal désastreux envoyé aux pays du Sud : déclarer une épidémie en toute transparence revient à s'exposer à un bannissement international.

Or, en se barricadant sous couvert d'une « abondance de précaution », de l'Occident à l'Asie, la communauté internationale transforme une crise sanitaire locale en un fossé géopolitique majeur. Le principe de solidarité internationale, tant vanté lors des tiraillements de la crise de la COVID-19, s'efface une nouvelle fois devant les intérêts nationaux et l'agenda de divertissement de masse.

La RDC, l'Ouganda et leurs voisins ne demandent pas la charité, ils réclament une gouvernance sanitaire mondiale cohérente. En verrouillant les frontières plutôt qu’en renforçant les capacités de riposte sur le terrain, le monde ne se protège pas : il fragilise la seule arme efficace dont dispose l’humanité face aux virus : la coopération transparente.


Guyvenant Misenge

newnarratifrdc Créé en 2023, New Narratif RDC est un média en ligne de l'Ets. Groupe New NARRATIF RDC. Dans son traitement d’informations, New NARRATIF RDC accorde l’importance à l’image positive de la République démocratique du Congo et de ses institutions en vue de pérenniser le «CHANGEMENT DE NARRATIF »