RDC vs. Rwanda : Kagame – une mesure défensive… économique (tribune)
Quelqu’un m’a récemment contacté sur Facebook après avoir visionné une ancienne émission dans laquelle je remettais en cause l’approche de la RDC face au Rwanda. J’y soutenais déjà, sans détour, qu’une guerre économique constituait une réponse stratégique cohérente. Il aurait tout aussi bien pu taper « Sekimonyo guerre économique » dans un moteur de recherche et laisser une intelligence artificielle lui restituer l’essentiel de cette position, désormais répétée avec aplomb par ceux qui l’ignoraient ou la tournaient en dérision. Aujourd’hui, l’expression s’est imposée. Elle circule avec aisance, presque comme si elle avait toujours été évidente.
À l’époque, cette idée semblait excessive, parfois même déplacée. Elle suscitait plus de scepticisme que d’engagement et restait sans effet sur les décisions. J’en parlais pourtant ouvertement, puis j’ai arrêté. Non pas parce que cette conviction s’est affaiblie, mais parce que certaines idées, en l’absence de traduction politique, finissent par se dissoudre dans leur propre répétition. Elles deviennent audibles sans jamais devenir opérantes. Désormais, la guerre économique est reprise partout, mais le plus souvent comme un slogan. Elle est devenue une formule commode, adoptée parce qu’elle est en vogue, sans être réellement habitée par une stratégie.
Ce que la RDC affronte à l’Est dépasse une simple confrontation militaire. Une lecture limitée au prisme militaire échoue à rendre compte des mécanismes économiques qui structurent et prolongent le conflit. La dimension économique est désormais évoquée, mais elle reste traitée de manière superficielle, sans contenu ni direction. Elle est affirmée sans être pensée, répétée sans être traduite. Le conflit à l’Est de la RDC ne peut être compris ni résolu sans reconnaître sa nature fondamentalement économique. Mais cette reconnaissance demeure vide tant qu’elle ne s’accompagne pas d’une véritable prescription.
La prescription ignorée
L’approche que je défendais reposait sur une distinction simple, mais structurante. La RDC faisait face à un choix entre une confrontation militaire classique et une réponse d’une autre nature, fondée sur l’économie. La guerre militaire consomme des vies, érode le capital humain et enferme le pays dans une logique de réaction permanente. Une guerre économique déplace le terrain. Elle contraint, désorganise et affaiblit l’adversaire là où il est le plus exposé, sans engager directement la population. Elle relève d’une logique de puissance et impose de penser l’économie non plus comme un espace de production, mais comme un levier stratégique.
Cette approche reposait sur un objectif clair. Perturber les flux économiques qui soutiennent indirectement l’économie rwandaise et imposer un coût réel à la poursuite du conflit. L’enjeu n’était pas symbolique. Il s’agissait de reconfigurer les incitations, de modifier les équilibres et de forcer un repositionnement. Une économie exposée à une incertitude structurée ajuste ses comportements. C’est sur ce principe que devait s’appuyer toute réponse cohérente.
Dans ce cadre, j’avais formulé une proposition volontairement radicale, une sanction économique. Interdire à tout citoyen congolais et à toute entité enregistrée en RDC d’entretenir des relations commerciales avec un rwandais ou une entité enregistrée au Rwanda. La mesure aurait été imparfaite, contournable en partie, mais sa force résidait ailleurs. En économie politique, le signal compte autant que l’exécution. Une telle décision aurait redéfini les attentes, introduit une incertitude stratégique et marqué une rupture nette dans la posture congolaise.
Rien de cela n’a été pris en compte. L’écart entre l’analyse et la décision traduit une déconnexion plus profonde entre la compréhension des enjeux du moment et leur traitement. Une stratégie suppose une lecture du réel suivie d’une capacité à agir. Lorsque cette articulation fait défaut, même les diagnostics les plus lucides restent sans conséquence.
Une guerre pour des raisons économiques utilise la force pour atteindre un objectif économique. Une guerre économique utilise l’économie elle-même comme arme. La nuance est décisive. Elle sépare une stratégie de prédation d’une stratégie de puissance.
Ce point pouvait pourtant se résumer en une formulation simple. Le Rwanda ne mène pas cette guerre pour des raisons abstraites ou idéologiques. Il la mène pour des intérêts économiques précis, structurés et assumés. L’objectif reste économique, mais les moyens demeurent militaires. L’économie en constitue la finalité, non l’instrument.
Dès lors, la réponse ne peut être de nature différente. Elle doit se situer sur le même terrain. Une guerre menée pour des intérêts économiques ne peut être contenue que par une guerre économique en retour.
Le signal a été parfaitement reçu - mais pas là où il fallait
De retour à Goma d’une tournée dans des camps de déplacés, que j’avais financée moi-même pour dissuader certains jeunes de rejoindre le M23, j’ai été invité chez un roi mage du coin. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit que je n’aurais jamais dû intervenir sur Radio Okapi pour appeler à une guerre économique contre le Rwanda. Il m’a averti, sans détour, que cela va me coûter la vie.
À ce moment-là, des journaux rwandais m’avaient déjà présenté comme un extrémiste hutu. Des messages m’indiquaient que je n’étais plus le bienvenu à proximité de la frontière. Ce qui, à Kinshasa, relevait du débat ou de la spéculation était ailleurs traité comme une prise de position stratégique.
Cette séquence a révélé une asymétrie profonde. Du côté congolais, l’idée prêtait à sourire ou restait perçue comme abstraite. Du côté rwandais, elle était prise au sérieux, analysée et intégrée dans une lecture des risques. Ce décalage ne relève pas d’une différence d’opinion. Il révèle une différence de posture face à la stratégie. Ce qui était formulé comme une hypothèse à Kinshasa était interprété comme une menace à Kigali.
L’épisode de Bunagana s’inscrit dans cette logique. Faut-il rappeler qu’il s’agit de la frontière entre l’Ouganda et la RDC, et non de celle entre le Rwanda et la RDC. Il ne s’agit ni d’un événement isolé ni d’une simple opportunité militaire.
Ce mouvement correspond à une sécurisation de positions clés, à proximité de corridors économiques essentiels, dans une perspective d’anticipation. L’objectif n’était pas seulement territorial. Il visait à réduire une vulnérabilité potentielle face à une pression économique anticipée. Ce type de déploiement révèle une capacité à penser en amont et à agir avant même que la contrainte ne se matérialise.
Une lecture attentive des territoires aujourd’hui occupés permet de prolonger cette analyse. Leur localisation n’est pas neutre. Kagame a progressivement consolidé un espace stratégique qu’il a lui-même décrit comme un rayon d’environ vingt kilomètres, suffisant pour sécuriser les flux économiques essentiels.
Cette configuration répond à une logique de contrôle des routes, des points de passage et des ressources. Ce qui est souvent présenté comme une expansion territoriale peut ainsi être compris comme la mise en place d’un dispositif de sécurisation des circuits économiques. Dans cette perspective, Kagame n’agit pas uniquement dans une logique d’offensive militaire. Il anticipe un rapport de force économique et cherche à en neutraliser les effets avant même qu’il ne se matérialise. Lorsqu’il évoque des mesures défensives, celles-ci doivent être comprises dans leur dimension économique, et non réduites à une lecture strictement militaire.
Paix économique, erreur stratégique
Reconnaître la nature économique du conflit impose une révision sans complaisance. La prescription initiale fondée sur des sanctions directes ne suffit plus. Le terrain a changé, les circuits se sont déplacés, les dépendances se sont densifiées. Une guerre économique ne se limite plus à des mesures bilatérales. Elle exige une capacité à lire les enchevêtrements, à intervenir dans les flux et à imposer des contraintes là où elles produisent réellement des effets. Elle exige surtout une cohérence dans l’action, précisément ce qui fait défaut.
La question devient alors inévitable. Félix Tshisekedi comprend-il réellement la nature de ces recompositions. Les antagonismes entre le prince héritier du Royaume d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, le président des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, et l’émir de l’État du Qatar, le cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, ne relèvent pas de simples tensions diplomatiques. Ils structurent des espaces d’influence et redessinent les équilibres économiques. Le concubinage économique entre la RDC et l’Angola peut apparaître comme un mouvement pragmatique.
Cet alignement expose à un risque de retournement rapide. La première croisade de paix économique en porte les traces. Fortunat Biselele avait laissé entrevoir les motivations initiales de Félix Tshisekedi de s’arrimer à Paul Kagame. Le moment où cet arrangement économique a été reconsidéré, puis abandonné, marque le basculement qui a conduit à la situation actuelle à l’Est.
Dans le même temps, l’idée d’une manne américaine dans une logique de reconstruction révèle une autre limite. Elle repose sur une hypothèse fragile, celle d’une puissance extérieure prête à structurer durablement un projet national dans un contexte où ses propres engagements sont contraints et continuellement réajustés. Une telle projection relève moins d’une stratégie que d’une délégation implicite du destin économique du pays. Elle ouvre la voie à une délusion dangereuse.
Souveraineté à louer, stratégie à importer
Le problème dépasse ainsi la question des alliances. Il tient à la manière dont elles sont pensées. Félix Tshisekedi semble les aborder dans une logique de recherche à la fois de béquilles et de « mousquetaires » extérieurs, comme si la souveraineté pouvait se déléguer et la stratégie s’importer. Cette posture ne relève pas d’une stratégie, mais d’une forme d’abandon maquillé. Elle traduit l’absence d’une ligne directrice capable d’organiser ces choix.
Sans doctrine d’économie politique moderne et clairement définie, chaque ouverture devient une dépendance potentielle. Chaque partenariat devient un point d’entrée pour des intérêts extérieurs. La conséquence est sans équivoque. La RDC risque de ne plus agir dans le système, mais d’y être agie.
Le cœur du problème apparaît alors dans toute sa clarté. Il ne réside ni dans le manque de ressources ni dans l’intensité du conflit, mais dans une incapacité plus profonde à penser en termes d’économie politique. Une nation ne se développe pas simplement. Elle manœuvre, elle contourne, elle impose ses intérêts dans un environnement concurrentiel.
C’est à ce niveau que la lecture de Félix Tshisekedi révèle ses limites. La politique y apparaît comme une gestion, une succession d’arbitrages immédiats, sans cohérence stratégique. Cette approche correspond à une pratique classique du pouvoir, centrée sur la stabilisation et la négociation. Elle ne répond pas aux exigences d’un contexte où la compétition se joue sur le ring économique mondial. La distinction est décisive. D’un côté, une politique de gestion. De l’autre, une politique économique stratégique capable d’anticiper, de structurer et de contraindre.
L’absence de vision industrielle interdit toute accumulation cohérente, tandis que l’absence d’une doctrine d’économie politique nationale, souveraine et moderne, livre le pays à des influences externes qui en dictent les priorités. Les décisions s’additionnent sans jamais faire système. Elles répondent à des urgences sans construire de direction. La conclusion s’impose avec une clarté implacable. Le régime de Félix Tshisekedi ne manque pas d’opportunités. Il manque de stratégies.
Rien n’est perdu, mais tout a changé
Redéfinir la guerre constitue le point de départ. Pendant longtemps, la guerre s’est laissée observer dans ses manifestations visibles. Des lignes de front, des hommes en armes, des territoires disputés. Aujourd’hui, elle s’est déplacée sans disparaître. Elle s’est infiltrée dans les flux, dans les circuits, dans les décisions invisibles qui organisent la production et la circulation de la richesse. Ce déplacement n’a pas réduit son intensité. Il en a transformé la nature. Ce qui se joue désormais ne se mesure plus uniquement en kilomètres gagnés ou perdus, mais en routes sécurisées, en flux contrôlés, en dépendances créées ou évitées.
C’est précisément à ce niveau que s’est construite l’avance de Paul Kagame. Elle ne repose pas seulement sur une capacité militaire, mais sur une lecture anticipée des vulnérabilités économiques.
Là où d’autres voyaient des zones périphériques, il a vu des points de passage. Là où certains voyaient des territoires à défendre, il a identifié des circuits à sécuriser. Cette avance est réelle. Elle s’inscrit dans le temps et dans l’espace. Elle structure déjà une partie du rapport de force. Mais elle n’est pas définitive. Une architecture, aussi cohérente soit-elle, reste exposée dès lors qu’un autre acteur décide enfin de jouer selon les mêmes règles.
La RDC ne part pas de rien. Elle dispose de ressources, de positions et de marges considérables. Ce qui lui fait défaut n’est pas le potentiel, mais la capacité à l’activer dans le bon sens. Jusqu’ici, les décisions se sont accumulées sans produire de trajectoire. Elles ont répondu à des urgences sans construire de direction. Le moment impose une rupture. Non pas un ajustement, mais un changement de logiciel dans la manière de penser l’économie, l’État et le pouvoir.
La réalité est déjà là. Les Congolais n’ont d’autre choix que de s’engager dans une guerre économique, non seulement pour imposer la paix, mais aussi pour réaffirmer leur place comme acteur central et leader de la sous-région, qu’ils le reconnaissent ou non. Ils y participent déjà, mais sans en maîtriser ni les règles ni les instruments. Toute la question tient désormais dans ce choix. Subir cette guerre, ou décider enfin de la mener. Le jour où le régime en place décidera réellement de la mener, les éléments d’une prescription actualisée ne seront pas difficiles à retrouver.
Rire et pleure !!
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
