RDC: André Wameso accusé de s'appuyer sur des professeurs déconnectés aux réalités économiques pour défendre l'inefficacité de sa politique monétaire
Le Professeur Jo M. SEKIMONYO ne cesse d'alimenter les débats autour la politique monétaire engagée par le Gouverneur de la Centrale du Congo (BCC). Une politique qu'il juge inappropriée. Dans une tribune, cet économiste chevronné dénonce l'autorité monnetaire, André Wameso, qui, selon lui, persiste à mobiliser des « académiques morts-vivants » face à un débat qu’ils ne maîtrisent .
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Une autorité monétaire sûre de sa doctrine ouvre un forum, crée un espace où les positions divergentes peuvent être examinées publiquement, sollicite des expertises indépendantes, confronte ses hypothèses à une pluralité d’approches et accepte la contradiction stratégique comme condition du progrès analytique. Elle ne craint ni la remise en question ni l’exposition à des arguments qui ne proviennent pas de son cercle immédiat d’approbation.
Ici, la préférence a été donnée à financer une défense par citations, comme si l’érudition pouvait tenir lieu de clarification architecturale. Ce réflexe suggère moins une maîtrise institutionnelle qu’une difficulté à sortir d’un environnement intellectuellement confortable et à affronter le débat à son véritable niveau stratégique.
Le débat en cours ne concerne ni Visa, ni Mastercard, ni une divergence de préférences techniques. Il touche à l’architecture du pouvoir dans l’économie politique contemporaine. Les systèmes de paiement ne sont pas de simples dispositifs transactionnels. Ils constituent des infrastructures stratégiques qui organisent la captation de valeur, structurent la production de données, conditionnent la supervision des flux financiers et déterminent la capacité d’interruption en situation de tension géopolitique. Celui qui maîtrise les rails maîtrise une part décisive de la chaîne de valeur financière. Ramener cette interrogation à une question d’intégration fonctionnelle revient à observer la surface en prétendant saisir la profondeur.
La réponse publiée par un groupe de mercenaires académiques de la Banque centrale du Congo réunis sous l’étiquette du GREC illustre précisément cette confusion. Elle prétend traiter une interrogation d’architecture par un empilement méthodique de citations classiques, comme si la souveraineté numérique pouvait se résoudre par une récitation appliquée d’économie industrielle.
Le petit arsenal théorique déployé impressionnera sans doute ceux que les références suffisent à intimider. Son unique défaut est de répondre avec assurance à une question qui n’a jamais été posée. Mobiliser Katz, Gerschenkron et North sans aborder le verrouillage, la dépendance de trajectoire, l’extraterritorialité normative et l’asymétrie juridictionnelle ne constitue pas une démonstration stratégique, mais un dispositif d’impression académique.
Une autorité monétaire sérieuse distingue la régulation d’un système du contrôle structurel de son infrastructure. Ici, l’on disserte sur l’efficience marginale alors que la question soulevée concerne la distribution du pouvoir et la maîtrise des dépendances critiques.
Plus préoccupant encore, ce contre-discours révèle un décalage de niveau analytique. Pendant que l’Inde consolide UPI comme rail domestique stratégique, que la Chine verrouille UnionPay dans une logique de souveraineté transactionnelle et que l’Europe construit des alternatives pour réduire une asymétrie jugée dangereuse, le débat congolais est ramené à une caricature opposant anti-intégration et modernité.
L’enjeu n’est pas de rejeter le monde. Il est de refuser la dépendance exclusive comme horizon intellectuel. La modernité ne consiste pas à importer des rails, elle consiste à déterminer qui les gouverne, sous quelle juridiction et à quel coût stratégique pour les décennies à venir.
Gâchis analytique
Les externalités de réseau décrites par Katz et Shapiro expliquent pourquoi un système devient attractif à mesure qu’il gagne des utilisateurs. Elles n’expliquent ni la concentration du pouvoir juridictionnel, ni la capacité d’extraction de rente, ni le verrouillage stratégique qu’engendre la domination d’un rail transactionnel global.
Les effets de réseau favorisent l’adoption et l’interopérabilité, mais ils produisent également dépendance cumulative et asymétrie durable. L’article initial ne contestait pas l’utilité fonctionnelle des grands réseaux, il interrogeait la configuration stratégique qui en découle et la distribution du pouvoir qui l’accompagne.
L’invocation de Gerschenkron repose sur un contresens comparable. Le rattrapage des économies tardives s’est historiquement appuyé sur un renforcement des institutions internes et sur une coordination stratégique assumée. Rien dans cette tradition ne suggère que la délégation d’infrastructures critiques à des centres décisionnels extérieurs constitue un vecteur privilégié d’autonomie.
Le rattrapage n’est pas une abdication provisoire, c’est une construction institutionnelle accélérée. Confondre apprentissage technologique et externalisation structurelle revient à déplacer le débat hors de son véritable terrain.
La référence à Douglass North appelle également précision. Les institutions réduisent l’incertitude en stabilisant les règles du jeu, mais encore faut-il déterminer qui définit ces règles, sous quelle juridiction elles s’appliquent et qui détient le pouvoir d’arbitrage en situation de tension.
La réduction du coût de transaction ne se confond pas avec la maîtrise stratégique de l’infrastructure. Réglementer un réseau ne signifie pas en contrôler l’architecture. L’argument formulé interroge précisément cette distinction entre encadrement normatif et contrôle structurel.
L’invocation de Suri et Jack sur les effets de long terme du mobile money au Kenya procède du même déplacement analytique. Leur étude montre qu’un instrument transactionnel bien diffusé peut réduire certaines vulnérabilités et améliorer l’allocation des ressources au sein d’une économie donnée. Elle ne démontre pas que l’inclusion financière constitue un substitut à la transformation productive.
Dans un pays marqué par une concentration massive d’extrême pauvreté et une base industrielle limitée, le déficit central n’est pas l’accès aux portefeuilles numériques, mais la faiblesse de la création de valeur et de l’accumulation interne. Fluidifier la circulation de revenus faibles ne modifie pas leur niveau structurel. L’infrastructure de paiement peut améliorer l’efficience microéconomique, elle ne corrige ni la dépendance extérieure, ni la fragmentation du marché domestique, ni la vulnérabilité monétaire. Confondre inclusion financière et souveraineté infrastructurelle revient à déplacer le débat du pouvoir vers l’usage.
L’exemple du Kenya mérite enfin une lecture plus attentive que celle qui en est faite. M-Pesa constitue un rail domestique ancré juridiquement au Kenya et supervisé par sa banque centrale. Il est exploité par une entreprise à actionnariat hybride associant État kényan, investisseurs locaux et capitaux étrangers, mais la gouvernance transactionnelle demeure sous juridiction nationale.
Ce modèle démontre qu’un pays émergent peut combiner capitaux internationaux et ancrage institutionnel interne sans céder le contrôle structurel de son infrastructure de paiement. Il ne valide en rien une dépendance à des réseaux internationaux dont les centres décisionnels, la gouvernance technique et l’architecture juridique se situent hors du périmètre souverain. Confondre ces configurations revient à effacer une distinction structurante.
Citer Dani Rodrik pour justifier une intégration présentée comme naturelle révèle enfin une lecture partielle de son propos. Rodrik insiste sur l’adaptation au contexte et sur la pluralité des trajectoires de développement. Le contexte actuel est marqué par une reterritorialisation des chaînes de valeur, par un retour assumé des politiques industrielles et par une réévaluation des dépendances critiques.
Présenter l’alignement aux rails dominants comme horizon indépassable revient à figer la mondialisation dans sa version la plus naïve. Le débat soulevé concerne la hiérarchie contemporaine des pouvoirs économiques, non une opposition simplifiée entre ouverture et fermeture.
FMI : violation de la souveraineté nationale ou symptôme d’un déficit stratégique interne ?
L’alerte récente du FMI sur l’alourdissement de la masse salariale publique ne constitue pas un simple commentaire technique. Lorsqu’une institution internationale formule publiquement un diagnostic prescriptif sur l’orientation budgétaire d’un État, cette prise de position frôle inévitablement une tension avec l’exercice plein de la souveraineté nationale. Elle peut, dans un pays à mémoire historique complexe, réactiver la perception d’une tonalité paternaliste, voire d’un écho colonial. Pourtant, si cette perception existe, elle ne trouve pas sa source uniquement dans l’extérieur. Elle révèle d’abord une fragilité interne.
Une question s’impose alors avec la même exigence de clarté. Où se trouvaient les experts du FMI au moment de l’élaboration budgétaire, lorsque la structure des dépenses privilégiait déjà le fonctionnement administratif au détriment de l’investissement productif, lorsque les déséquilibres étaient inscrits dans les projections officielles.
La prévention technique précède normalement l’alerte publique. Valait-il mieux prévenir lors de la construction budgétaire plutôt que d’alarmer après publication. Intervenir une fois le budget adopté interroge le séquençage de la vigilance internationale autant que celui de la responsabilité nationale.
Lorsque le cadrage structurant de nos déséquilibres budgétaires émerge d’une institution extérieure avant d’être consolidé par nos propres autorités stratégiques, le centre de gravité analytique se déplace. Le débat public contribue lui aussi à l’appauvrissement du diagnostic.
La controverse aujourd’hui enflammée par certains responsables politiques, tels que le député national Gode Mpoyi, se concentre presque exclusivement sur la masse salariale publique sans analyse consolidée de la structure globale des dépenses, des dépassements budgétaires récurrents et de la cohérence intertemporelle des arbitrages. Réduire le déséquilibre à une variable unique simplifie le discours, mais ne traite ni la composition réelle de la dépense ni la faiblesse persistante de l’investissement productif.
Il faut le reconnaître avec lucidité. Si des institutions comme le FMI ou la Banque mondiale occupent l’espace analytique et semblent fixer les termes du débat, c’est aussi parce que nous avons laissé notre propre production stratégique s’affaiblir. Lorsque la part consacrée au fonctionnement administratif dépasse durablement celle dédiée à la transformation productive, le contrat économique implicite se fragilise. Lorsque le retard de paiement du secteur public devient le symbole dominant du déséquilibre, nous risquons de confondre symptôme et structure. Si nous n’organisons pas nous-mêmes l’architecture de notre diagnostic budgétaire et monétaire, d’autres le feront à notre place. Ce n’est pas une fatalité historique. C’est une conséquence institutionnelle.
La souveraineté se construit dans l’anticipation, dans la cohérence budgétaire et dans la capacité à produire une analyse interne suffisamment robuste pour ne pas être dominée par le regard extérieur.
Réserves d’or : une autre conception monétaire en décalage avec la modernité financière
La décision de renforcer les réserves en or est présentée comme une avancée stratégique destinée à protéger durablement le franc congolais et à consolider la souveraineté financière. L’argument repose sur une intuition héritée de l’ère de Bretton Woods, lorsque la stabilité monétaire était formellement adossée à la convertibilité or. Cet ordre a pris fin au début des années 1970.
Depuis lors, la crédibilité monétaire ne repose plus sur l’ancrage métallique, mais sur la solidité institutionnelle, la capacité fiscale, la profondeur financière et la maîtrise des infrastructures économiques. Mobiliser l’or comme pilier central d’une stratégie monétaire contemporaine revient à s’appuyer sur un référentiel historique qui ne structure plus l’économie mondiale actuelle.
L’or est un actif de conservation, non un instrument d’activation économique. Il ne finance pas l’investissement productif, n’approfondit pas le marché monétaire, ne renforce pas la liquidité interbancaire et n’améliore pas la transmission de la politique monétaire. Son accumulation peut signaler une volonté de prudence face aux turbulences internationales. Elle ne modifie ni la dollarisation structurelle, ni la dépendance aux devises étrangères, ni la faiblesse de la base productive. Une monnaie devient crédible lorsqu’elle repose sur une architecture institutionnelle cohérente et sur une économie réelle dynamique.
Les grandes économies contemporaines ne stabilisent pas leur monnaie par l’augmentation mécanique de leurs stocks aurifères. Leur crédibilité repose sur la cohérence budgétaire, la profondeur des marchés domestiques, la capacité fiscale et la maîtrise des infrastructures financières.
Les États-Unis ne défendent pas le dollar par la quantité d’or détenue, mais par la centralité de leur système financier. La zone euro ne consolide pas l’euro par l’accumulation métallique, mais par l’intégration bancaire et la capacité d’émission coordonnée. La puissance monétaire moderne repose sur l’ingénierie institutionnelle et la capacité d’organisation systémique, non sur le métal.
Même dans les économies émergentes, l’augmentation des réserves en or constitue généralement un outil de diversification face aux sanctions ou aux risques géopolitiques majeurs. Elle ne constitue pas une politique de développement. Elle protège contre certains chocs extrêmes, mais elle ne corrige ni la faiblesse de la base productive, ni la dépendance aux devises étrangères, ni la fragmentation du marché financier interne. Confondre résilience prudentielle et transformation structurelle revient à substituer une stratégie défensive à une vision architecturale.
Si l’objectif est véritablement de protéger le franc congolais, la priorité devrait porter sur la dédollarisation progressive des transactions publiques, l’exemplarité de l’État dans le paiement des salaires et des marchés en monnaie nationale, le développement d’un marché domestique de dette en francs congolais et la consolidation d’un système de paiement sous juridiction nationale. La confiance monétaire naît de l’usage cohérent et massif de la monnaie dans l’économie réelle, non de la quantité de métal détenue en réserve.
Présenter l’augmentation des réserves en or comme une étape décisive vers l’indépendance monétaire donne le sentiment d’une modernité inversée. L’or rassure politiquement parce qu’il est tangible. Il impressionne symboliquement parce qu’il est historique.
Pourtant, la souveraineté monétaire contemporaine se joue dans la capacité à organiser la liquidité, orienter le crédit, structurer les marchés domestiques et maîtriser les infrastructures financières et numériques.
En persistant à ériger le réflexe aurifère en pilier stratégique, la direction actuelle semble évoluer dans un référentiel antérieur aux transformations profondes de la finance mondiale. Il serait surprenant que la riposte de la part des « académiques morts-vivants » de Wameso ne prenne pas la forme d’une tribune académique soigneusement calibrée, empilant des références anciennes pour habiller d’érudition une orientation qui demeure conceptuellement datée.
Leadership monétaire et responsabilité historique : la question Wameso
Depuis 2008, puis la pandémie, les grandes puissances ont révisé leur doctrine économique. Les États-Unis ont adopté le CHIPS and Science Act et l’Inflation Reduction Act. L’Union européenne a assoupli ses règles d’aides d’État pour soutenir des secteurs stratégiques. La Chine mobilise crédit dirigé et banques publiques pour consolider sa montée en gamme industrielle. La création monétaire endogène, l’intervention industrielle et la sécurisation des infrastructures sont redevenues des instruments assumés de puissance.
La modernité monétaire ne se limite plus à la stabilité des prix. Elle inclut l’orientation stratégique des flux financiers, la protection des chaînes de valeur et la maîtrise des infrastructures critiques. Considérer l’intégration passive comme horizon indépassable revient à s’appuyer sur une doctrine que les puissances centrales ont elles-mêmes dépassée. L’enjeu n’est pas l’isolement. Il est la position stratégique dans une architecture mondiale en recomposition.
Dans ce contexte, financer à hauteur de millions de dollars une chanson promotionnelle en faveur du franc congolais, réglée en devises étrangères, dépasse le registre symbolique. Ce choix révèle une confusion entre communication et construction institutionnelle. Une monnaie ne se renforce pas par un message publicitaire, encore moins lorsque ce message est financé dans la devise dont on prétend réduire la domination. Elle se consolide par la structuration des incitations économiques, par la cohérence budgétaire et par la discipline stratégique des autorités publiques.
Au-delà du symbole, la question est celle de l’ambition institutionnelle. Les ressources mobilisées auraient pu servir à positionner la Banque centrale du Congo comme un pôle régional de réflexion monétaire. Elles auraient pu financer des conférences internationales de haut niveau à Kinshasa, réunir des économistes de premier plan, y compris des lauréats du prix Nobel, soutenir des programmes de recherche appliquée sur la dédollarisation et la transformation du système financier congolais, créer un centre d’excellence monétaire capable de produire une doctrine crédible et exportable. Une institution stratégique construit son autorité par la production de savoir, par la rigueur doctrinale et par l’élévation du débat public, non par la spectacularisation.
Les enjeux actuels ne relèvent pas de la gestion ordinaire. Ils exigent une profondeur stratégique et une capacité d’anticipation qui dépassent la réaction ponctuelle. Lorsqu’un diagnostic structurant sur les déséquilibres budgétaires ou monétaires émerge d’acteurs extérieurs avant d’être pleinement formulé par les propres institutions nationales, le centre de gravité analytique se déplace. Ce déplacement révèle une insuffisance interne de production doctrinale. Une banque centrale souveraine ne se contente pas d’accompagner le cadrage extérieur. Elle le précède, le structure et en fixe les termes.
Lorsque les alertes déterminantes émanent de l’extérieur et que la réponse interne demeure principalement communicationnelle, la question du leadership cesse d’être abstraite. Elle devient institutionnelle.
La question mérite alors d’être posée sans détour. André Wameso Nkualoloki dispose-t-il de la vision doctrinale, de la capacité d’anticipation et de l’autorité stratégique nécessaires pour inscrire la Banque centrale du Congo dans cette modernité financière exigeante. Les priorités observées, les arbitrages opérés et la nature des réponses mobilisées suggèrent un décalage préoccupant entre l’ampleur des défis historiques et la profondeur de la conduite stratégique.
Une institution confiante répond par des études indépendantes, par des projections comparatives, par la publication d’une doctrine explicite et par l’ouverture d’un débat exigeant. Elle n’a pas besoin d’intermédiaires défensifs pour neutraliser la critique. La souveraineté se construit par la maîtrise des diagnostics, par la cohérence des arbitrages et par la capacité à anticiper les vulnérabilités avant qu’elles ne soient exposées depuis l’extérieur.
Lorsque le décalage entre les exigences historiques et la conduite stratégique devient manifeste, la responsabilité institutionnelle impose une clarification. Le renouvellement du leadership n’est pas une sanction personnelle. Il peut devenir une exigence de cohérence et de crédibilité dans une phase où la souveraineté monétaire ne peut plus être approximative.
Jo M. Sekimonyo, PhD
